PASSIONS

Portraits australiens autour des "petites vieilles"

   Italiennes ou anglaises, françaises ou allemandes, parfois nées d'un désir ignorant les frontières, elles sont si fragiles et altières à la fois que le temps s’évertue à offrir leur beauté.

    L’Homme qui les créa était loin de penser qu'il engendrait avec elles la passion qui le nourrit aujourd'hui, et s'il lui faut parfois veiller des nuits entières à redorer l'éclat de leur gloire d'antan, nul ne peut le blâmer car le fruit mécanique de son plaisir d'artiste ne peut que nous séduire.

    Ces "petites vieilles", motocyclettes d'alors, naquirent avec le siècle, et l'homme ingrat qui les conduisit vers l'oubli se repent maintenant de cette négligence. Combien d'entre elles, meurtries, brisées, gisent encore, perdues dans l'abandon de quelques hangars et remises ou ensevelies dans l'amas métallique d'un cimetière rouillé ; combien ont perdu à jamais l'ivresse des escapades et l'unique sensation de leurs trépidations ? Moins, beaucoup moins, l'homme est ainsi fait, qui puise dans sa mémoire le souvenir de son bonheur.

    Depuis quelques années ils sont apparus, ces passionnés, ces "mordus", ces êtres délirants, qui de bourses d'échanges en ferrailles providentielles, s'affairent à trouver la pièce unique, le détail dérisoire, essentiel à leurs yeux, qui manque à la compagne qu'ils avaient délaissée.

    Professionnels ou novices, selon leurs goûts et leurs moyens, tous animés de la même ferveur, la perfection, ils plongent dans ce monde étrange où, pour atteindre leur objectif, l'un devient chaudronnier, l'autre mécanicien, peintre ou tourneur, car lorsqu'une pièce fait défaut et que tout contact pour l'obtenir demeure vain, il devient nécessaire de la recréer soi-même, minutieusement, parfaitement. Travail de longue haleine, de patiente et d'espoir, où la récompense, qui pourrait sembler futile, s'avère une apothéose lorsque ronronne enfin le moteur ressuscité, et que l'auteur enclenche une vitesse pour s'éloigner sublimé dans la griserie du vent et des mille éclats des chromes immaculés.

    Cette passion, ce simple sentiment de satisfaction, je l'ai vécu, comme eux, et je l'ai souhaité plus intense, plus durable encore. Je décidai donc, au guidon d'une V7 Moto Guzzi de 1966,de sillonner les routes à la découverte de ces vieilles machines et de leurs curieux protecteurs. J'avais un pays de prédilection   : l'AUSTRALIE, tant par la fascination que m'inspirait ce continent que par ma connaissance des vieux engins qui s'y trouvaient, issus de l'influence anglaise, patrimoine ambigu, culture éphémère. Renseigné par l'ambassade d'Australie à Paris, et après plusieurs correspondances avec diverses organisations locales, je réussis à obtenir une vingtaine d'adresses de clubs de motos de collection et, ainsi, à m'organiser un petit itinéraire, bien modeste sur cette superficie 14 fois plus importante que celle de la France.

    En juillet I987, ma partenaire de voyage fut embarquée à Marseille, direction Port Phillip Bay, sud-est de l'Australie. J'atterrissais à Melbourne en septembre et pus la récupérer après quelques péripéties dues à une grève des douaniers. Empruntant la plus longue ligne droite du monde, la Nullarbor, j'arrivai après cinq jours de conduite à Perth, pour y rencontrer les organisateurs du "Wheel West Rally", manifestation réunissant des dizaines de motards dont certains venus de Nouvelle Zélande, affectionnant particulièrement les motocyclettes anciennes, et visant à faire le tour de l'Australie de l'Ouest. Je les suivis dans leur pérégrination bravant canicule et pluie, à travers vignobles, forêts et déserts, partageant leur repas et leur enthousiasme, m'amusant de leur émulation au gymkhana de Busselton, visitant Armadale un village pittoresque vivant au I8ème siècle ou à Whistle Stop de fameux trains à vapeur. J'ai vécu leurs joies, leurs découvertes, leur ivresse et leur amitié.

    De retour de ce périple, les relations que j'avais liées me permirent de pénétrer dans leurs antres secrets, de découvrir dans leur univers les "Back Shed", assimilés à des remises ou des ateliers, des endroits où se confondent leur existence et l'amour de leur moto, des lieux obscurs, aussi différents les uns des autres, durant les 40 000 kms que j'ai parcouru de Perth à Rockhampton, mais marqués de la même empreinte, celle de la liberté de son choix, du respect de la perfection au service de leurs deux roues. Parfois les "Back Shed" ne suffisant plus, bondés de pièces mécaniques, carrosseries diverses, et souvenirs en tous genres, c'est dans leur salon même que ces descendants de pionniers, prisonniers de leur délire, remisent leurs prodiges, l'aboutissement de leur acharnement, pour apprécier pleinement leur présence et s'engloutir dans leur satisfaction.

    Durant ces mois de complicité, la photographie m'a permis le modeste témoignage de notre connivence. Faisant corps avec leur machine roulante, les personnages apparaissent comme la renaissance d'un passé dont la vérité impose sa présence.

    Confinés dans le silence de leur secrète passion ou éternels voyageurs, ces êtres d'un autre temps abreuvent leur engin du même sang qui les unit, celui fidèle et indélébile qui baigne l'âme des enfants.

                                                                Hervé

 

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